|
La · Marquise · de · Merteuil
Character journal for the real-time "Liaisons"
 |
|
(Billet)
Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries à de mauvais procédés; ce n'est pas plus ma manière que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de quelqu'un, je ne le persifle pas: je fais mieux: je me venge. Quelque content de vous que vous puissiez être en ce moment, n'oubliez point que ce ne serait pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance, et tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui vous serait échappé à l'instant même où vous vous en félicitiez. Adieu. Paris, ce 6 décembre 17**. |
 |
|
Prenez donc garde, Vicomte, et ménagez davantage mon extrême timidité! Comment voulez-vous que je supporte l'idée accablante d'encourir votre indignation, et surtout que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance? d'autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J'aurais beau parler, votre existence n'en serait ni moins brillante ni moins paisible. ( Au fait, qu'auriez-vous à redouter?... ) |
 |
|
Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente? vous lui avez envoyé la lettre que je vous avais faite pour elle? En vérité, vous êtes charmant; et vous avez surpassé mon attente! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère j'appréciais si peu; point du tout: mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage; c'est sur vous: voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux. ( Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Madame de Tourvel, et même vous l'aimez encore... ) |
 |
|
Enfin, je pars, mon jeune ami, et demain au soir, je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras qu'entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant, si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire, je veux bien vous excepter de la règle générale; mais je n'excepterai que vous: ainsi, je vous demande le secret sur mon arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit. ( Qui m'aurait dit, il y a quelque temps... ) |
 |
|
Mon Dieu, Vicomte, que vous me gênez par votre obstination! Que vous importe mon silence? croyez-vous, si je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre? Ah! plût à Dieu! Mais non, c'est seulement qu'il m'en coûte de vous les dire. ( Parlez-moi vrai... ) |
 |
|
En vérité, Vicomte, vous êtes bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire, et à qui on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle, vous en abusez pour y ramener mon attention; pour m'y fixer, quand je cherche à m'en distraire; et me faire, en quelque sorte, partager malgré moi vos désirs étourdis! Est-il donc généreux à vous de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence? ( Je vous le redis... ) |
 |
|
A la bonne heure, Vicomte, et je suis plus contente de vous cette fois-ci que l'autre; mais à présent, causons de bonne amitié et j'espère vous convaincre que, pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez désirer serait une véritable folie. ( N'avez-vous pas encore remarqué que le plaisir... ) |
 |
|
Si je n'ai pas répondu, Vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que je n'en aie eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli; mais puisque: vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis. ( J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail... ) |
 |
|
J'ai reçu votre lettre, mon trop jeune ami; mais avant de vous remercier, il faut que je vous gronde, et je vous préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de réponse de moi. Quittez donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie, qui n'est plus que du jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié? non, mon ami: chaque sentiment a son langage qui lui convient; et se servir d'un autre, c'est déguiser la pensée que l'on exprime. ( Je sais bien que nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dire... ) |
 |
|
Je crois devoir vous prévenir, Vicomte, qu'on commence à s'occuper de vous à Paris; qu'on y remarque votre absence, et que déjà on en devine la cause. J'étais hier à un souper fort nombreux; il y fut dit positivement que vous étiez retenu au Village par un amour romanesque et malheureux: aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées. Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces bruits dangereux, et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre présence. ( Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste pas... ) |
 |
|
A merveille, Vicomte, et pour le coup, je vous aime à la fureur! Au reste, après la première de vos deux lettres, on pouvait s'attendre à la seconde; aussi ne m'a-t-elle point étonnée; et tandis que déjà fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense, et que vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien que je n'avais pas tant besoin de me presser. Oui, d'honneur, en lisant le beau récit de cette scène tendre, et qui vous avait si vivement ému; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps de notre Chevalerie, j'ai dit vingt fois: «Voilà une affaire manquée!» ( Mais c'est que cela ne pouvait pas être autrement.... ) |
 |
|
Hé bien! Petite, vous voilà donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un méchant homme, n'est-ce pas? Comment! il ose vous traiter comme la femme qu'il aimerait le mieux! Il vous apprend ce que vous mouriez d'envie de savoir! En vérité, ces procédés-là sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder votre sagesse pour votre Amant (qui n'en abuse pas); vous ne chérissez de l'amour que les peines, et non les plaisirs! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un Roman. De la passion, de l'infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses! Au milieu de ce brillant cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien. ( Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est à plaindre!... ) |
 |
|
En vérité, ma chère et bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un mouvement d'orgueil, en lisant votre lettre. Quoi! vous m'honorez de votre entière confiance! vous allez même jusqu'à me demander des conseils! Ah! je suis bien heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre part, si je ne la dois pas seulement à la prévention de l'amitié. ( Au reste, quel qu'en soit le motif... ) |
 |
|
Je vous écris de mon lit, ma chère bonne amie. L'événement le plus désagréable et le plus impossible à prévoir, m'a rendue malade de saisissement et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à me reprocher: mais il est toujours si pénible pour une femme honnête et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur elle l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu éviter cette malheureuse aventure; et que je ne sais encore si je ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne, attendre qu'elle soit oubliée. Voici ce dont il s'agit. ( J'ai rencontré chez la Maréchale de *** un M. de Prévan... ) |
 |
|
Enfin vous serez tranquille et surtout vous me rendrez justice. Ecoutez, et ne me confondez plus avec les autres femmes. J'ai mis à fin mon aventure avec Prévan; à fin! entendez-vous bien ce que cela veut dire? A présent vous allez juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas si plaisant que l'action: aussi ne serait-il pas juste que, tandis que vous n'avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en revînt autant de plaisir qu'à moi, qui y donnais mon temps et ma peine. ( Cependant, si vous avez quelque grand coup à faire... ) |
 |
|
Que vos craintes me causent de pitié! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous! et vous voulez m'enseigner, me conduire? Ah! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi! Non, tout l'orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles! Etre orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources! Au vrai, Vicomte, vos conseils m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le cacher. ( Que pour masquer votre incroyable gaucherie... ) |
 |
|
Eh! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous si facilement? ce Prévan est donc bien redoutable? Mais voyez combien je suis simple et modeste! Je l'ai rencontré souvent, ce superbe vainqueur; à peine l'avais-je regardé! Il ne fallait pas moins que votre lettre pour m'y faire faire attention. J'ai réparé mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque vis-à-vis de moi, et je m'en suis occupée. ( Il est joli au moins, mais très joli... ) |
 |
|
Vraiment, oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement qui le lui a fait écrire est mon ouvrage, et c'est, je crois, mon chef-d'œuvre. Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et j'ai dit comme l'Architecte Athénien: «Ce qu'il a dit, je le ferai.» Il lui faut donc des obstacles à ce beau Héros de Roman, et il s'endort dans la félicité! Oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne; et je me trompe, ou son sommeil ne sera plus tranquille. ( Il fallait bien lui apprendre le prix du temps... ) |
 |
|
Oh! oui! c'est bien avec Danceny qu'il y a quelque chose à savoir! S'il vous l'a dit, il s'est vanté. Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j'ai pensé être compromise par rapport à lui? et que ce soit en pure perte! Oh! je m'en vengerai, je le promets. ( Quand j'arrivai hier pour prendre Madame de Volanges... ) |
 |
|
En vérité, Vicomte, vous êtes insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté que si j'étais votre Maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai, et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable? Comment! vous devez voir Danceny demain matin; vous savez combien il est important que je vous parle avant cette entrevue; et sans vous inquiéter davantage, vous me laissez vous attendre toute la journée, pour aller courir je ne sais où? ( Vous êtes cause que je suis arrivée *indécemment* tard chez Madame de Volanges... ) |
|
|